"Que croyais-tu donc avant d'arriver jusqu'ici ? Que l'on pouvait congédier les choses ? Le cinquième pas maintenant, on y est presque : ouvres les yeux et regardes Auschwitz-Birkenau qui bouge en dormant. Le souvenir des morts imprime la surface du sol, où d'innombrables petites fleurs blanches poussent en juin à l'emplacement des grandes fosses d'incinération du crématoire V. Près des crématoires IV et V, la terre est gorgée d'esquilles blanches, qu'elle ne peut pas dissoudre : ce sont les os brûlés des morts, que l'on ne peut pas empêcher de ressurgir parce qu'ils sont là, enfouis dans le sol par millions. Car le passé enterré revient sans cesse à la charge, sous la forme d'un signe inscrit dans la peau du présent. Ces signes attendent que quelqu'un les lise, qu'on les délivre. Au sixième pas, tu comprends que les choses sont aussi des êtres, qu'elles naissent d'autres choses, qu'elles vivent de leur vie de chose qui n'est pas la nôtre et qu'elles transmettent l'héritage du monde.

Parvenu au septième pas, qui est celui par lequel tu retournes d'où tu es venu, tu sais désormais ce qu'il te reste à faire : chercher partout les restes, les traces, les survivances ; chercher dans chaque lieu, dans chaque chose, dans chaque parcelle de terre. Aussi longtemps que tu n'as pas vu cela de tes propres yeux, tu ne peux pas savoir de quoi l'archéologie retourne, le travail qu'elle attend de toi. Un travail de fou furieux, un labeur sans fin, pareil à l'Atlas Mnemosyme d'Aby Warburg si ce n'est qu'il s'agit de chercher des choses qui tombent en morceaux, dont on n'a plus que des petits bouts.

Des choses que l'on ne peut pas voir directement parce qu'elles sont enfouies, des débris, des déchets : tout ce qu'on a laissé, tout ce qu'on a perdu ; tout ce qui nous reste, tout ce qu'on a."

 

Laurent Olivier, archéologue.

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